Karine Bayard
En Yoga et dans d’autres traditions, dont le bouddhisme sur lequel je m’appuierai principalement, la pureté est d’une part une vertu liée au corps, atteinte grâce aux ablutions et pratiques qui nettoient l’intérieur et l’extérieur du corps physique (les ṣaṭkriya ou ṣaṭkarma, par exemple, mentionnés dans la Hatha Yoga Pradīpikā, que sont les 6 actions de nettoyage du nez, du système digestif, du colon, des yeux, de l’abdomen et de la respiration). Elle fait également référence à notre mode de vie, notre manière de nous alimenter, nos actions et paroles. Mais sans l’accent mis sur le nettoyage ou la pureté intérieure, sans relier ces manifestations extérieures à une réalité intérieure, nous courrons le risque d’un rituel devenu geste rigide, un acte matériel vers le bien-être et la santé (ce qui n’est déjà pas mal mais n’est pas encore du Yoga), une technique parmi les injonctions contemporaines tournées vers le bien-être de l’ego et vers une meilleure productivité de l’individu (être en bonne santé, avoir un corps parfait, réussir et être efficace partout, au travail, dans la famille, dans sa vie personnelle). Le fameux maître tibétain du XXe siècle Chögyam Trungpa mettait déjà en garde contre le matérialisme spirituel des pratiques dirigées vers le renforcement de l’ego.
Considérons alors aussi et peut-être surtout ces pratiques de purification comme une manifestation extérieure d’une réalité intérieure vécue ou un orientement vers Śauca, la pureté. Mais quel est ce monde intérieur pur, qu’est-ce que la pureté, comment Śauca évolue-t-elle au fil du cheminement d’une chercheuse, d’un chercheur, en quête spirituelle ? Pour illustrer ce Chemin, voyons le parcours du pèlerin, de la marcheuse, vous, moi, au fil des étapes de sa vie, un temps long ou court ou qui se chevauche sans être linéaire, à la lumière du Noble Chemin Octuple (ariya aṭṭhaṅgika magga) qu’énonce le bouddhisme.

Cela a peut-être commencé avec le ressenti d’une certaine nostalgie, une soif d’un possible monde meilleur, une dimension un peu floue de quelque chose de plus vaste que soi et l’aspiration à la pureté comme un idéal enfoui, une utopie, un paradis perdu vers lequel on tendrait – « il doit bien y avoir plus que cela dans la vie… ».
Là débute la quête, le chemin spirituel. La recherche de pureté est tournée d’abord vers le monde extérieur, nous décidons d’être plus « clean » : clean dans notre manière de vivre dans le monde, plus cohérents, nous nous sentons attirés par la figure de la guerrière, du guerrier, nous voulons être impeccables. Pour construire cette impeccabilité on se met aux arts martiaux ou à tout art du geste qui devient prière du corps, animé par la conscience qu’on y met, Yoga, du Tai Chi, méditation…

On commence à voir la nécessité d’une conduite éthique ou de moyens de vie purs, dans notre métier, par exemple, ou dans le choix d’activités et de comportements qui évitent de faire du mal autour de soi. Peut-être prend-on conscience de notre manière de manger, de consommer : crée-t-on de la souffrance, y contribue-t-on ? souffrance animale, exploitation des travailleurs, de la terre…
S’installe en nous sammā ājīva, la pureté dans les moyens d’existence et sammā kammanta, la pureté dans nos actions [1].

Vient un jour aussi où l’on observe ce qui sort de notre bouche et l’on décide de cesser de commérer, de dire du mal ou juger les autres, (ce que l’on fait souvent pour se rassurer soi-même, pour se sentir meilleur : si les autres sont critiquables et qu’ils ne s’en rendent pas compte c’est que nous on s’en rend compte et donc qu’on est meilleur !). Cela cesse, les réactions, les paroles de médisance, bavardages et autres frivolités cessent, nous comprenons nos similitudes, les chemins de chacun, nous comprenons les ignorances, les souffrances. Les langages rudes, violents, agressifs ou vulgaires nous font soudain mal aux oreilles, plus envie de les entendre… La pureté dans les actes devient la pureté dans les paroles.
S’installe en nous sammā vācā, la pureté dans la parole.

La pureté dans la parole trouve sa source et entraîne à la fois la pureté dans la pensée. Notre modification de parole a été précédée par une intention pensée ou, à l’inverse, elle nous conduit à porter une attention plus consciente à ce qui se passe dans notre esprit. Nous commençons à comprendre le lien entre nos pensées et nos émotions, nos pensées et leurs projections dans le monde, nos pensées et nos états d’esprit, notre sens de l’ego. Peut-être est-ce le moment où notre pratique du Yoga se tourne davantage vers la méditation et où nous approfondissons l’exploration de notre univers intérieur. Nous le découvrons vaste, infini et absolu mais parcourons aussi les réseaux enchevêtrés de nos mécanismes, stratagèmes et autres politiques. Peu à peu nous érigeons de nouvelles cartes basées sur l’honnêteté (autre traduction de śauca) et sur le courage (de faire face, reconnaître, comprendre, embrasser nos ombres).
S’installe en nous sammā sankappa et sammā ditthi, la pureté dans la pensée (ou l’intention – sankappa en pāli correspond au sankalpa du sanskrit) et la pureté dans la compréhension.

Notre vie est vue comme notre chemin, nous expérimentons de nombreux événements, bonheurs, malheurs, espoirs, désespoirs… La vie devient notre salle de classe, les événements reçus comme autant d’enseignements. Nous sommes entrés dans le courant, nous en ressentons l’énergie et nous nous engageons avec persévérance…
S’installe en nous sammā vāyāma, la pureté dans la persévérance.

Et progressivement, après avoir tant expérimenté, des centaines et des milliers d’expériences dans cette vie, et toutes celles accumulées collectivement depuis l’aube de l’humanité, nous sommes moins séduits et nous tournons davantage notre regard en amont des manifestations du monde et en amont de la pensée. La pensée est vue, reconnue comme un afflux et nous apprenons à nous y désidentifier.
S’installe en nous sammā sati, la pureté dans l’attention, pure car non-seulement tournée correctement vers la vraie source de paix, (en opposition à nos constantes distractions d’esprit vers les leurres de bonheur extérieurs transitoires), mais pure également car non-altérée, « nue » (libre petit à petit des afflux de nos désirs, espoirs, peurs et agitations mentales qui la teintent).
Avec la pratique et le fruit mûrissant, sati (l’attention consciente) est rappelée à chaque instant de libre, souvent le soir quand l’effervescence du monde s’apaise ou tôt le matin avant qu’il ne s’éveille. La pensée ralentit, nous résidons plus souvent, parfois seulement pour quelques instants, dans cet espace de vacuité fertile (Śūnyatā [2]), en amont de la conscience, ce background avant les concepts, notre nature fondamentale, silencieuse, pure et aimante. S’installe en nous sammā samādhi, la pureté dans la concentration, dans l’esprit stabilisé.

Une question brûlante émerge alors : « comment intégrer ce que l’on réalise dans le quotidien du monde ? comment stabiliser cette oscillation constante entre l’absolu et le relatif ? »
Dans la Prajñapāramitā-Hrdayam, le Sūtra du Cœur de la Sagesse parfaite, qui est peut-être le Sūtra le plus connu du bouddhisme Mahāyāna, il y a ce passage que nous avons probablement déjà lu ou entendu :
Ecoute, Śāriputra, la forme (ce corps-même) est le vide, et le vide-même est la forme (ce corps).
La forme (ce corps) n’est autre que le vide, et le vide n’est autre que la forme (ce corps).
Il en va de même pour les sensations, les perceptions, les formations mentales et la conscience.
Lorsqu’il est vu d’une part que l’absolu se manifeste dans le monde en tant que toutes choses vues, entendues, senties, ressenties, touchées, conscientisées et qu’en même temps elles n’ont pas de substance propre, individuelle et séparée, que toutes les manifestations sont le vide (cf l’hypothèse actuelle en physique de la matière comme une concentration d’énergie qui circule), et que d’autre part cette vacuité est fertile, d’elle émerge le monde (comme le Big Bang, issu d’un Trou noir ?), alors notre relation au monde est pure, libre des voiles de la Māyā [3] que construit notre mental, libre de nos interprétations, jugements, filtres, agitations, identification, réactions, surimpositions etc. etc. Le monde est vu tel qu’il est : un flux.
Notre corps, notre identité, ce sens solidifié du soi s’amenuise peu à peu. Il est vu comme tout autre objet ou pensée pour ce qu’il est : une construction vide de substance. Les mouvements mentaux (y compris nos désirs de transcender les oscillations entre l’absolu et le relatif) apparaissent, mais perdent en force de séduction. L’atmosphère intérieure prend le goût de l’équanimité, une sorte de point zéro qui s’ouvre en espace de calme spacieux, infini, expansif. La lutte avec le monde extérieur perd en force, en sens ; l’équilibre intérieur englobe les flux, les traverse, en est imprégné. Les choses deviennent une car l’identification au moi reste en arrière-plan et ne divise pas l’expérience. Nous nous apercevons que cette unité n’est pas différente de l’amour. Car lorsque se perd le sens de la division (moi versus les autres et le monde), lorsque nous embrassons tous les événements et flux, n’est-ce pas l’amour ? Dans cet espace équanime d’ouverture, nous lâchons prise pour n’être plus que pure expérience de la réalité telle qu’elle est. Et elle est. Dans tous les possibles, telle le courant infiniment créateur de l’univers dont « je » (convention de la langue oblige !) suis partie.
Nous apprenons à ne plus résister à la Vie, le flux coule en nous, à son rythme naturel d’apparitions, de circonvolutions, de disparitions… Naissance, vie et mort, chaque instant de vie, chaque instant tel qu’il est, chaque fois neuf, chaque fois nouveau, complètement créatif avec tout ce qu’il amène à notre expérience, merveilleux, douloureux, tel qu’il est, pleinement ressenti, sans filtre mental.
Et nous – libres, parce que nous ne nous accrochons à rien, – une expression d’amour, parce que nous nous ouvrons et embrassons tout, – dans le bonheur de n’être personne, parce que nous sommes Tout…
Alors est vécue la vie pure, Śauca …

[1] Dans le Bouddhisme, le terme pāli sammā signifie « correct » ou plus précisément « complet, parfait ». Certains traducteurs proposent « pur ». Sammā ājīva = les moyens d’existence corrects, purs. Idem pour tous les autres facteurs de Noble Chemin Octuple.
[2] Śūnyatā (sanskrit) correspond au pāli Suññata. Dans le Cula-suññata Sutta, nous trouvons cette phrase : « Vous devez vous entraîner en disant : Entrant dans cette vacuité qui est complètement pure, incomparable et suprême, j’y demeure ». La notion de vacuité est à comprendre comme l’absence d’essence indépendante. Cela signifie que nous expérimentons la nature fluide de la réalité, qui est par nature pure, car non obstruée par nos constructions.
[3] La nature illusoire et duelle du monde manifesté.